Un sac à dos rempli de voix/Uno zaino pieno di voci

Getting your Trinity Audio player ready...

« Je peux changer, en échangeant avec l’autre, sans me perdre ni me dénaturer. » (Édouard Glissant)

(en italien après les photos) Je remarque Zoubida avant même que le spectacle ne commence. Dans la salle de l’Institut français de Casablanca, son turban, assorti à sa robe, attire le regard sans chercher à le retenir. Ce qui frappe surtout, c’est sa manière d’être présente. Elle écoute avec une attention rare, comme si chaque mot trouvait naturellement sa place en elle. Ce soir-là, avec le collectif Page 111, nous lisons Love Letters. À la fin de la représentation, elle s’approche pour exprimer son appréciation et s’informer sur le groupe de lecture, me dit qu’elle vit à Bruxelles mais qu’elle envisage de revenir plus souvent au Maroc, peut-être même de s’y installer un jour.

Je la retrouve quelques semaines plus tard lors d’une nouvelle lecture, cette fois dans la maison de retraite de l’association C.I.A.O. Italia. Puis encore au jardin de l’Institut français, et enfin autour d’un petit-déjeuner marocain dont les saveurs invitent à prolonger la conversation. C’est là que son histoire commence à se déployer, comme un chemin que l’on emprunte sans savoir exactement où il nous conduira.

Zoubida parle doucement. Elle ne raconte pas sa vie comme on déroule une chronologie. Elle avance par souvenirs, par rencontres, par bifurcations. Chaque étape semble naître de la précédente avec une étonnante évidence.

« Mes racines me ramènent au Maroc, bien sûr, mais ce n’est pas seulement une question d’origine ou d’identité. Ce qui me relie profondément à ce pays, c’est un héritage invisible. Ma grand-mère vivait dans un village des montagnes, près de Ouarzazate. Elle était guérisseuse. Des personnes venaient parfois de très loin pour la consulter. Elle possédait une qualité d’écoute et une présence qui apaisaient les autres. Cet héritage s’est transmis de génération en génération : à ma mère, puis à ma fille aînée, qui pratique aujourd’hui les soins énergétiques et le magnétisme.

Longtemps, je n’ai pas compris que je portais moi aussi quelque chose de cette histoire. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai choisi de devenir conteuse et ensuite de me former à l’hypnothérapie. En réalité, je crois que j’avais toujours eu cette capacité d’accueillir la parole des autres et de les rassurer. »

Elle sourit avant de poursuivre:

« Mon père a quitté son village début des années ’50 et le Maroc dans les années soixante, il a commencé par aider son frère aîné qui était déjà installé à Casablanca et par la suite a appris le métier de boulanger-pâtissier. Ensuite, comme beaucoup de Marocains de cette époque, il a rejoint la France. Il a d’abord été homme à tout faire sur les bateaux-mouches qui parcouraient la Seine puis a travaillé dans les mines. Mais il a compris au bout de quelques mois que cette vie n’était pas la sienne. En 1965, il est parti à Bruxelles où il a travaillé comme boulanger-pâtissier. Deux ans plus tard, alors que j’avais deux ans, nous l’avons rejoint avec ma mère et mon frère aîné. Trois autres enfants sont nés ensuite en Belgique.

Les débuts ont été difficiles. Mon frère et moi avons attrapé la tuberculose. Nous avons passé près d’un an dans un sanatorium. C’est là que j’ai appris le français.

Chaque été, lorsque nous retournions au village familial, il me fallait quelques jours pour retrouver l’amazigh. Ma mère, elle, parlait l’amazigh et a appris le darija avec la communauté marocaine de Bruxelles. Nous vivions à Saint-Josse, une commune où se côtoyaient des dizaines de nationalités. Très tôt, j’ai compris qu’il était possible d’habiter plusieurs mondes à la fois, plusieurs langues, plusieurs mémoires. Aujourd’hui encore, je crois que c’est cette pluralité qui m’a construite. »

La vie de Zoubida aurait pu rester celle d’une fille de boulangers, grandie dans l’odeur du pain chaud. Son père travaillait énormément dans une boulangerie, et, en fin semaine, dans une deuxième. Grâce à son travail, il a pu offrir une maison à toute la famille. Zoubida aimait la langue française et elle voulait devenir professeure de français. Sa prof de français l’en a dissuadée et elle en a été profondément blessée. Finalement, elle a étudié la traduction, l’anglais et l’espagnol:

« Sur le moment, j’ai cru renoncer à un rêve. mais, je comprends que ce détour m’a emmenée dans le chemin où les langues sont devenues le fil conducteur de toute ma vie. »

Elle parle sans nostalgie. Les regrets semblent avoir trouvé leur place parmi les expériences qui construisent. Puis son regard s’assombrit un instant.

« J’ai rencontré mon mari à Bruxelles. Il venait de Syrie pour assister au mariage de son frère. Nous nous sommes revus, puis mariés. Nous avons eu quatre enfants. Nous travaillions tous les deux dans la boulangerie familiale. Quand il est mort soudainement, il n’avait que quarante-neuf ans. Nos enfants étaient encore jeunes. Pendant un an, j’ai essayé de maintenir l’activité, mais je savais au fond de moi que je n’étais pas faite pour continuer cette vie. Il fallait que je trouve un autre souffle. »

Elle marque une pause. Son visage s’éclaire, elle reprend:

« Depuis toujours, ce qui m’attirait, c’était la transmission. Pas seulement transmettre un savoir, mais créer une rencontre. En 2004, je me suis inscrite à une formation de lecture à voix haute. Nous allions lire dans les écoles, les hôpitaux, les bibliothèques, partout où les livres avaient du mal à circuler. Très vite, j’ai compris que je ne voulais pas seulement lire les histoires des autres. Je voulais raconter. J’ai alors découvert une formation de conte à Bruxelles, dans un café qui s’appelait La Dolce Vita. Chaque mois, un conteur venait partager son expérience. Mon formateur, Stéphane Van Hoecke, a profondément marqué mon parcours. Il ne cherchait pas à fabriquer des conteurs qui se ressemblent. Il nous apprenait à trouver notre propre voix. À respecter notre manière de raconter. À transmettre des émotions avant de transmettre des informations. Cette approche m’a libérée.

À cette époque, je découvrais aussi le renouveau du conte en Belgique. Après des décennies où la télévision puis Internet avaient profondément changé notre manière d’être ensemble, des femmes et des hommes avaient envie de retrouver le plaisir très ancien de s’asseoir pour écouter une histoire.

J’aime comparer cela aux routes. Aujourd’hui, nous circulons sur des autoroutes. Nous allons vite. Nous arrivons rapidement. Le conte, lui, ressemble à une route nationale. On prend le temps. On traverse les villages. On s’arrête. On rencontre les gens. On se laisse surprendre. Raconter une histoire, c’est accepter de ralentir. »

Je comprends alors pourquoi la conversation avec Zoubida donne cette étrange impression de suspendre le temps. Elle ne cherche jamais à convaincre. Elle raconte. Et, sans que l’on s’en aperçoive, on avance avec elle.

« Malgré toutes ces formations, je ne me sentais pas encore légitime. Je regardais les conteurs professionnels avec beaucoup de respect « complexé ». Je pensais qu’ils savaient quelque chose que j’ignorais encore. Alors j’ai continué à apprendre. Je me suis formée à l’écriture pour les enfants, à tout ce qui pouvait nourrir ma manière de transmettre. Je crois que je suis restée une étudiante toute ma vie. »

En l’écoutant, je comprends peu à peu que rien, dans son parcours, n’a jamais été planifié. Les chemins se sont dessinés au fil des rencontres.

« La guerre en Syrie a tout changé. En 2015, beaucoup de réfugiés arrivaient en Belgique. Certains dormaient sous des tentes, dans les rues de Bruxelles. Grâce à mon mari, j’avais appris l’arabe syrien. J’ai donc commencé à faire du bénévolat auprès de la Plateforme citoyenne. Au départ, je voulais simplement être utile. J’accompagnais les femmes dans leurs démarches, je traduisais, j’écoutais leurs histoires.

Un jour, une bénévole d’origine française me demande d’accompagner Fatoumata, une jeune réfugiée, jusqu’à un atelier d’écriture et de tricot. Il pleuvait. En arrivant, je découvre un atelier de sérigraphie. Je m’y inscris presque par curiosité. Pendant que les encres sèchent, les conversations commencent. C’est souvent comme cela que les plus belles aventures naissent : pendant une attente. L’asbl où je faisais de la sérigraphie m’a proposé de travailler comme médiatrice sur un projet qui avait pour but de créer la rencontre entre des Bruxellois et des réfugiés. Il se fait que les réfugiés que j’ai rencontrés étaient en majorité des artistes. Les artistes étaient interviewés par les Bruxellois. Le projet s’appelait “Voix d’ici, Voies d’ailleurs”. On m’a proposé d’animer le groupe. Je ne savais pas vraiment si j’en étais capable. J’ai accepté quand même. »

Je remarque qu’elle prononce souvent cette phrase. J’ai accepté quand même. Comme si le courage consistait moins à ne pas avoir peur qu’à marcher malgré le doute.

« Cette expérience en a entraîné une autre. Le Théâtre de la Monnaie cherchait une conteuse pour accompagner des ateliers autour de l’opéra “Orfeo et Majnun” qui mettait en scène les histoires d’Orphée et Eurydice et de Qays et Leïla, la grande histoire d’amour de la tradition arabe. L’objectif était de raconter les histoires en darija à des publics en alphabétisation.

Lorsque j’ai reçu leur message, j’ai hésité à accepter car je craignais que mon niveau de darija ne soit pas suffisant. Puis je me suis dit une chose très simple : lorsque la vie vous tend une perche, il faut l’attraper. Alors je l’ai attrapé. »

« Avec les femmes de l’atelier, nous avons raconté ces histoires, fabriqué des marionnettes. J’ai travaillé avec des associations sportives, des personnes en situation de handicap, des familles…Le projet ne parlait plus seulement de théâtre. Il parlait de rencontre. »

À mesure qu’elle parle, je comprends que raconter une histoire est, pour elle, une manière d’ouvrir un espace où chacun retrouve sa place.

« En 2019, j’ai décidé de créer mon premier spectacle. J’ai loué une salle. Je racontais trois contes des Mille et Une Nuits, j’étais accompagné d’un musicien. J’avais encore cette petite voix qui me répétait : “Mais qu’est-ce que tu fais ?” Cette voix m’accompagne parfois. La différence, c’est qu’aujourd’hui je sais que j’ai travaillé, que je me suis formée, que j’ai de l’expérience. Je me sens enfin légitime. »

Cette légitimité ressemble davantage à une réconciliation avec elle-même plutôt qu’à une conquête sociale.

Elle anime ensuite des ateliers d’écriture pour des groupes d’alphabétisation, principalement destinés à des femmes. A l’issue de ces atelier ces femmes ont pu raconter leurs histoires à la Foire du livre de Bruxelles.

Elle aime surtout les moments où quelqu’un découvre qu’il a, lui aussi, une histoire à raconter. On croit parfois que raconter est un talent. C’est d’abord une autorisation que l’on se donne.

Pendant que Zoubida raconte son parcours, je me rends compte que le Maroc revient dans chacune de ses histoires. Parfois en arrière-plan. Parfois comme une question qui attend son heure. Longtemps, il a été le pays où l’on revenait l’été, celui où la mère retrouvait ses frères et sœurs, où l’amazigh reprenait peu à peu sa place dans les oreilles de la petite fille arrivée de Bruxelles. Puis venait le moment du départ. Les valises se refermaient. Une autre vie recommençait de l’autre côté de la Méditerranée.

Aujourd’hui encore, Zoubida partage son temps entre Bruxelles et le Maroc. Mais quelque chose a changé. Sa voix se fait plus grave:

« Pendant longtemps, je venais ici parce que ma famille y était. Aujourd’hui, je viens aussi pour moi. Je crois que j’avais besoin de comprendre le pays dont je venais. Je connaissais les paysages, les odeurs, les fêtes de famille. Mais je ne connaissais pas vraiment son histoire. Cette histoire va surgir là où je ne l’attendais pas. En 2019, je suis partie à Marrakech pour y passer quelques jours avec mes filles. J’avais lu qu’une exposition de tapis “bèrbères” se tiendrait au Jardin Majorelle, j’avais proposé à mes filles de la visiter. Finalement, je n’ai pas visité cette exposition mais je suis revenue avec l’envie dévorante de découvrir l’histoire de mon pays. Je me suis mise à chercher, à ouvrir des portes qui étaient restées fermées pendant des années. Je lisais des archives, des témoignages, des livres d’histoire. Plus j’avançais, plus je découvrais un pays que je croyais connaître. »

Elle reste silencieuse quelques secondes.

« Certaines découvertes m’ont bouleversée. J’ai ressenti de la colère. De la tristesse aussi. À un moment, j’ai dû arrêter mes recherches. Il fallait laisser reposer tout cela. »

Les conteurs savent que le silence fait partie du récit. Zoubida le connaît bien. Puis le chemin reprend.

« Ma fille est comédienne à Paris. En la regardant travailler, j’ai compris que cette histoire devait quitter les livres. Elle devait être racontée. »

Ainsi naît Au temps béni des colonies,... Un spectacle où Zoubida est sur scène et raconte la grande Histoire. Une comédienne, sa fille, apparaît derrière un voile, presque comme une ombre chinoise. Elle joue Tilila, qui raconte le Maroc de la période coloniale.

Le propre du conteur est de prendre le moins de place sur scène presque de disparaître. Je voulais laisser vivre Tilila. C’est elle qui raconte. Une petite fille de huit ans qui raconte les bombardements de Casablanca en 1907 et l’occupation française. À travers son regard, on traverse toute l’histoire du Maroc jusqu’à l’indépendance. »

Je l’écoute et je comprends que Tilila n’est pas seulement un personnage. Elle est une passeuse. Peut-être aussi la petite fille que Zoubida aurait pu être. Ou celle qu’elle porte encore en elle.

« Nous avons joué dans plusieurs salles à Bruxelles et le spectacle nous m‘a conduite à Tétouan. À la fin de chaque représentation, des personnes dans le public partageaient leurs émotions, leurs témoignages. Petit à petit, quelque chose s’est apaisé en moi. Je me suis dit : Voilà. C’est aussi de là que je viens. »

Elle ne dit pas qu’elle est enfin arrivée. Elle ne parle jamais d’un point d’arrivée.

« Je crois que je serai toujours entre deux rives. Mais ce n’est plus la même chose qu’avant. Pendant longtemps, je pensais que je n’étais ni de l’une ni de l’autre. Aujourd’hui, je sais que mes deux vies dialoguent, ont construit la personne que je suis. Bruxelles m’a appris la voix. Le Maroc est aussi ma voix. Quand je traverse la mer aujourd’hui, je n’ai plus l’impression de quitter un pays pour en rejoindre un autre. J’ai simplement le sentiment de poursuivre le même chemin. »

Lorsque nous nous retrouvons quelques jours plus tard, la conversation revient naturellement sur son travail d’hypnothérapeute. Je lui demande s’il n’est pas difficile de passer du conte au soin. Elle sourit.

« Pour moi, ce n’est pas si différent. Dans les deux cas, il faut d’abord écouter l’histoire de l’autre et puis lui raconter »

Je retrouve dans cette réponse quelque chose qui traversait déjà toute son histoire. Avant de raconter, Zoubida écoute. Avant d’accompagner, elle accueille.

« Les personnes arrivent souvent avec une souffrance qui les dépasse. Parfois ce sont des angoisses. Parfois des traumatismes très anciens. On voudrait aller tout de suite vers la solution. Moi, je commence toujours par leur laisser le temps de raconter. Parce que lorsque quelqu’un se sent réellement écouté, quelque chose commence déjà à se transformer. »

Sa voix baisse presque imperceptiblement. Même autour de notre table, elle semble créer une forme de calme.

« L’hypnose n’efface rien. Elle permet simplement d’aller retrouver des ressources que la personne possède déjà. Je ne guéris personne. J’accompagne chacun vers ce qu’il porte en lui. »

Je repense alors à sa grand-mère. À cette femme qui recevait les habitants d’un village des montagnes. Je repense aussi aux enfants auxquels elle lisait des histoires, aux femmes syriennes, aux spectateurs de ses spectacles, aux personnes qui viennent aujourd’hui la consulter. Les lieux ont changé. Le geste est resté le même. Prendre soin. Par les mots. Par la présence. Par la voix.

Je lui demande alors ce que représente aujourd’hui son sac à dos. Elle rit doucement.

« Il est beaucoup plus léger qu’avant. Pourtant, il est beaucoup plus rempli. Il contient toutes les personnes que j’ai rencontrées. Chaque rencontre m’a offert quelque chose. Une langue.Une histoire. Une blessure. Une joie. Une manière différente de regarder le monde. Je les emporte avec moi. Et quand je transmets à mon tour ce que j’ai reçu, le sac ne devient pas plus lourd. Au contraire. Il s’allège. » j’aurais envie de dire: le sac ne se vide pas, il se remplit de ce que chaque personne m’a transmis en force, en expérience, en apprentissage mais tout en légèreté.

Nous restons quelques instants en silence. Autour de nous, le jardin de l’Institut français retrouve son rythme habituel. Des étudiants traversent l’allée en riant. Quelqu’un referme un livre. Une serveuse dépose un plateau de verres avec du thé à la menthe. Je regarde Zoubida. Je pense à cette femme qui a vécu entre plusieurs langues, plusieurs pays, plusieurs métiers. Une femme qui n’a jamais cherché à choisir entre deux rives, mais à construire des passages. Son voyage ne l’a pas conduite vers un ailleurs. Il l’a conduite vers une manière d’habiter le monde.

Je repense alors aux premiers instants de notre rencontre. À son écoute attentive pendant Love Letters. Je comprends enfin ce qui m’avait frappée avant même que nous échangions quelques mots. Certaines personnes donnent l’impression d’avoir beaucoup voyagé parce qu’elles connaissent de nombreux pays. D’autres, comme Zoubida, parce qu’elles savent accueillir les histoires des autres sans jamais cesser d’écrire la leur. Et peut-être est-ce cela, au fond, voyager avec son sac à dos.

Le remplir d’humanité jusqu’à ce qu’il devienne si léger qu’on oublie presque qu’on le porte.

Scorgo Zoubida ancora prima che lo spettacolo abbia inizio. Nella sala dell’Istituto francese di Casablanca, il suo turbante, abbinato al vestito, attira lo sguardo senza cercare di catturarlo. Ma ciò che colpisce soprattutto è il suo modo di essere presente. Ascolta con un’attenzione rara, come se ogni parola trovasse naturalmente il proprio posto dentro di lei. Quella sera, insieme al collettivo Page 111, leggiamo Love Letters. Al termine della rappresentazione, si avvicina per esprimere il suo apprezzamento e chiedere informazioni sul gruppo di lettura. Mi racconta che vive a Bruxelles, ma che sta pensando di tornare più spesso in Marocco, forse persino di stabilirvisi un giorno.

La ritrovo qualche settimana dopo, in occasione di una nuova lettura, questa volta nella casa di riposo dell’associazione C.I.A.O. Italia. Poi ancora nel giardino dell’Istituto francese e infine davanti a una colazione marocchina, i cui sapori invitano a prolungare la conversazione. È lì che la sua storia comincia a dispiegarsi, come un sentiero che si imbocca senza sapere esattamente dove ci condurrà.

Zoubida parla piano. Non racconta la sua vita come si snoda una cronologia. Procede per ricordi, incontri, deviazioni. Ogni tappa sembra nascere dalla precedente con una sorprendente naturalezza.

«Le mie radici mi riportano in Marocco, naturalmente, ma non è soltanto una questione di origine o di identità. Ciò che mi lega profondamente a questo Paese è un’eredità invisibile. Mia nonna viveva in un villaggio di montagna, vicino a Ouarzazate. Era guaritrice. A volte arrivavano persone da molto lontano per consultarla. Aveva una straordinaria capacità di ascolto e una presenza che riusciva a rasserenare gli altri. Questa eredità si è trasmessa di generazione in generazione: a mia madre e poi a mia figlia maggiore, che oggi pratica le cure energetiche e il magnetismo.

Per molto tempo non ho capito che anch’io portavo dentro di me qualcosa di questa storia. Solo molto più tardi ho scelto di diventare narratrice e, in seguito, di formarmi all’ipnoterapia. In realtà, credo di aver sempre avuto la capacità di accogliere la parola degli altri e di rassicurarli.»

Sorride prima di continuare:

«Mio padre lasciò il suo villaggio all’inizio degli anni Cinquanta e il Marocco negli anni Sessanta. Cominciò aiutando il fratello maggiore, che si era già stabilito a Casablanca, e in seguito imparò il mestiere di panettiere-pasticciere. Poi, come molti marocchini di quell’epoca, raggiunse la Francia. All’inizio lavorò facendo un po’ di tutto sui bateaux-mouches che percorrevano la Senna, poi lavorò nelle miniere. Ma dopo alcuni mesi capì che quella vita non faceva per lui. Nel 1965 partì per Bruxelles, dove lavorò come panettiere-pasticciere. Due anni dopo, quando avevo due anni, lo raggiungemmo con mia madre e mio fratello maggiore. In seguito, in Belgio, nacquero altri tre figli.

Gli inizi furono difficili. Mio fratello e io ci ammalammo di tubercolosi. Trascorremmo quasi un anno in un sanatorio. Fu lì che imparai il francese.

Ogni estate, quando tornavamo al villaggio di famiglia, avevo bisogno di alcuni giorni per ritrovare l’amazigh. Mia madre parlava amazigh e imparò il darija grazie alla comunità marocchina di Bruxelles. Vivevamo a Saint-Josse, un comune dove convivevano decine di nazionalità. Fin da molto presto ho capito che era possibile abitare diversi mondi contemporaneamente, diverse lingue, diverse memorie. Ancora oggi credo che sia stata proprio questa pluralità a costruirmi.»

La vita di Zoubida avrebbe potuto rimanere quella di una figlia di panettieri, cresciuta nell’odore del pane caldo. Suo padre lavorava moltissimo in un panificio e, alla fine della settimana, anche in un secondo. Grazie al suo lavoro riuscì a offrire una casa a tutta la famiglia. Zoubida amava la lingua francese e voleva diventare insegnante di francese. La sua professoressa di francese la dissuase e lei ne rimase profondamente ferita. Alla fine studiò traduzione, inglese e spagnolo:

«Sul momento ho creduto di rinunciare a un sogno. Ma oggi capisco che quella deviazione mi ha condotta proprio sul cammino in cui le lingue sono diventate il filo conduttore di tutta la mia vita.»

Parla senza nostalgia. I rimpianti sembrano aver trovato il loro posto tra le esperienze che ci costruiscono. Poi il suo sguardo si fa per un istante più cupo.

«Ho incontrato mio marito a Bruxelles. Veniva dalla Siria per partecipare al matrimonio di suo fratello. Ci siamo rivisti e poi ci siamo sposati. Abbiamo avuto quattro figli. Lavoravamo entrambi nel panificio di famiglia. Quando è morto all’improvviso, aveva soltanto quarantanove anni. I nostri figli erano ancora piccoli. Per un anno ho cercato di mandare avanti l’attività, ma dentro di me sapevo che non ero fatta per continuare quella vita. Avevo bisogno di trovare un altro respiro.»

Fa una pausa. Il suo viso si illumina e riprende:

«Da sempre, ciò che mi attirava era la trasmissione. Non soltanto trasmettere una conoscenza, ma creare un incontro. Nel 2004 mi sono iscritta a un corso di lettura ad alta voce. Andavamo a leggere nelle scuole, negli ospedali, nelle biblioteche, ovunque i libri facessero fatica a circolare. Ben presto ho capito che non volevo soltanto leggere le storie degli altri. Volevo raccontare. Ho allora scoperto un corso di narrazione a Bruxelles, in un caffè che si chiamava La Dolce Vita. Ogni mese un narratore veniva a condividere la propria esperienza. Il mio formatore, Stéphane Van Hoecke, ha segnato profondamente il mio percorso. Non cercava di creare narratori tutti uguali. Ci insegnava a trovare la nostra voce. A rispettare il nostro modo di raccontare. A trasmettere emozioni prima ancora che informazioni. Questo approccio mi ha liberata.

In quel periodo scoprivo anche la rinascita della narrazione orale in Belgio. Dopo decenni in cui la televisione e poi Internet avevano profondamente cambiato il nostro modo di stare insieme, donne e uomini sentivano il desiderio di ritrovare il piacere, antichissimo, di sedersi e ascoltare una storia.

Mi piace paragonare tutto questo alle strade. Oggi viaggiamo sulle autostrade. Andiamo veloci. Arriviamo rapidamente. Il racconto, invece, assomiglia a una strada statale. Ci si prende il tempo. Si attraversano i villaggi. Ci si ferma. Si incontrano le persone. Ci si lascia sorprendere. Raccontare una storia significa accettare di rallentare.»

Capisco allora perché conversare con Zoubida dia quella strana impressione di sospendere il tempo. Non cerca mai di convincere. Racconta. E, senza che ce ne accorgiamo, procediamo insieme a lei.

«Nonostante tutte queste formazioni, non mi sentivo ancora legittimata. Guardavo i narratori professionisti con grande rispetto, ma anche con una sorta di complesso. Pensavo che sapessero qualcosa che io ancora ignoravo. Così ho continuato a imparare. Mi sono formata nella scrittura per bambini, in tutto ciò che poteva arricchire il mio modo di trasmettere. Credo di essere rimasta una studentessa per tutta la vita.»

Ascoltandola, capisco poco a poco che nulla, nel suo percorso, è mai stato pianificato. Le strade si sono delineate attraverso gli incontri.

«La guerra in Siria ha cambiato tutto. Nel 2015 molti rifugiati arrivavano in Belgio. Alcuni dormivano sotto le tende, per le strade di Bruxelles. Grazie a mio marito avevo imparato l’arabo siriano. Così ho cominciato a fare volontariato presso la Piattaforma cittadina. All’inizio volevo semplicemente essere utile. Accompagnavo le donne nelle loro pratiche, traducevo, ascoltavo le loro storie.

Un giorno, una volontaria di origine francese mi chiede di accompagnare Fatoumata, una giovane rifugiata, a un laboratorio di scrittura e maglieria. Pioveva. Quando arrivo, scopro che si tratta di un laboratorio di serigrafia. Mi iscrivo quasi per curiosità. Mentre gli inchiostri asciugano, cominciano le conversazioni. Spesso è proprio così che nascono le avventure più belle: durante un’attesa. L’associazione presso cui facevo serigrafia mi propose di lavorare come mediatrice in un progetto che aveva lo scopo di creare un incontro tra abitanti di Bruxelles e rifugiati. Per caso, i rifugiati che incontrai erano in maggioranza artisti. Gli artisti venivano intervistati dagli abitanti di Bruxelles. Il progetto si chiamava Voix d’ici, Voies d’ailleurs. Mi proposero di coordinare il gruppo. Non sapevo davvero se ne fossi capace. Ho accettato lo stesso.»

Mi accorgo che pronuncia spesso questa frase: Ho accettato lo stesso. Come se il coraggio consistesse meno nel non avere paura che nel camminare nonostante il dubbio.

«Quell’esperienza ne ha portata un’altra. Il Théâtre de la Monnaie cercava una narratrice per accompagnare alcuni laboratori legati all’opera Orfeo e Majnun, che metteva in scena le storie di Orfeo ed Euridice e di Qays e Leïla, la grande storia d’amore della tradizione araba. L’obiettivo era raccontare queste storie in darija a persone impegnate nei percorsi di alfabetizzazione.

Quando ho ricevuto il loro messaggio, ho esitato ad accettare perché temevo che il mio livello di darija non fosse sufficiente. Poi mi sono detta una cosa molto semplice: quando la vita ti tende una mano, bisogna afferrarla. E io l’ho afferrata.»

«Con le donne del laboratorio abbiamo raccontato queste storie e costruito marionette. Ho lavorato con associazioni sportive, persone con disabilità, famiglie… Il progetto non parlava più soltanto di teatro. Parlava di incontro.»

Man mano che parla, capisco che raccontare una storia è, per lei, un modo di aprire uno spazio in cui ciascuno possa ritrovare il proprio posto.

«Nel 2019 ho deciso di creare il mio primo spettacolo. Ho affittato una sala. Raccontavo tre fiabe delle Mille e una notte ed ero accompagnata da un musicista. Avevo ancora quella vocina che mi ripeteva: “Ma che cosa stai facendo?”. Quella voce mi accompagna ancora a volte. La differenza è che oggi so di aver lavorato, di essermi formata, di avere esperienza. Finalmente mi sento legittimata.»

Questa legittimità assomiglia più a una riconciliazione con se stessa che a una conquista sociale.

In seguito anima laboratori di scrittura per gruppi impegnati nell’alfabetizzazione, principalmente donne. Al termine di questi laboratori, queste donne hanno potuto raccontare le loro storie alla Fiera del libro di Bruxelles.

Ama soprattutto i momenti in cui qualcuno scopre di avere, anche lui, una storia da raccontare. A volte si pensa che raccontare sia un talento. Prima di tutto, è un’autorizzazione che ci concediamo.

Mentre Zoubida racconta il suo percorso, mi rendo conto che il Marocco ritorna in ciascuna delle sue storie. A volte sullo sfondo. A volte come una domanda che aspetta il momento giusto. Per molto tempo è stato il Paese in cui si tornava d’estate, quello in cui la madre ritrovava i fratelli e le sorelle, dove l’amazigh riprendeva lentamente il proprio posto nelle orecchie della bambina arrivata da Bruxelles. Poi arrivava il momento della partenza. Le valigie si richiudevano. Un’altra vita ricominciava dall’altra parte del Mediterraneo.

Oggi Zoubida divide ancora il suo tempo tra Bruxelles e il Marocco. Ma qualcosa è cambiato. La sua voce si fa più grave:

«Per molto tempo venivo qui perché c’era la mia famiglia. Oggi vengo anche per me. Credo di aver avuto bisogno di comprendere il Paese da cui provenivo. Conoscevo i paesaggi, gli odori, le feste di famiglia. Ma non conoscevo davvero la sua storia. Questa storia sarebbe emersa là dove non me l’aspettavo. Nel 2019 sono partita per Marrakech per trascorrere qualche giorno con le mie figlie. Avevo letto che al Jardin Majorelle si sarebbe tenuta una mostra di tappeti “berberi” e avevo proposto alle mie figlie di visitarla. Alla fine non ho visitato quella mostra, ma sono tornata con un desiderio divorante di scoprire la storia del mio Paese. Ho cominciato a cercare, ad aprire porte che erano rimaste chiuse per anni. Leggevo archivi, testimonianze, libri di storia. Più andavo avanti, più scoprivo un Paese che credevo di conoscere.»

Rimane in silenzio per alcuni secondi.

«Alcune scoperte mi hanno sconvolta. Ho provato rabbia. Anche tristezza. A un certo punto ho dovuto interrompere le mie ricerche. Bisognava lasciare riposare tutto questo.»

I narratori sanno che il silenzio fa parte del racconto. Zoubida lo conosce bene. Poi il cammino riprende.

«Mia figlia è attrice a Parigi. Guardandola lavorare, ho capito che questa storia doveva uscire dai libri. Doveva essere raccontata.»

Nasce così Au temps béni des colonies…. Uno spettacolo in cui Zoubida è sul palco e racconta la Grande Storia. Un’attrice, sua figlia, appare dietro un velo, quasi come un’ombra cinese. Interpreta Tilila, che racconta il Marocco del periodo coloniale.

«Il compito del narratore è occupare il minor spazio possibile sulla scena, quasi scomparire. Volevo lasciare vivere Tilila. È lei a raccontare. Una bambina di otto anni che racconta i bombardamenti di Casablanca del 1907 e l’occupazione francese. Attraverso il suo sguardo, attraversiamo tutta la storia del Marocco fino all’indipendenza.»

La ascolto e capisco che Tilila non è soltanto un personaggio. È una messaggera. Forse anche la bambina che Zoubida avrebbe potuto essere. O quella che porta ancora dentro di sé.

«Abbiamo recitato in diverse sale a Bruxelles e lo spettacolo mi ha portata fino a Tétouan. Al termine di ogni rappresentazione, alcune persone del pubblico condividevano le proprie emozioni, le proprie testimonianze. Poco a poco, qualcosa dentro di me si è placato. Mi sono detta: Ecco. È anche da qui che vengo.»

Non dice di essere finalmente arrivata. Non parla mai di un punto d’arrivo.

«Credo che sarò sempre tra due rive. Ma non è più la stessa cosa di prima. Per molto tempo pensavo di non appartenere né all’una né all’altra. Oggi so che le mie due vite dialogano e hanno costruito la persona che sono. Bruxelles mi ha insegnato la voce. Anche il Marocco è la mia voce. Quando oggi attraverso il mare, non ho più la sensazione di lasciare un Paese per raggiungerne un altro. Ho semplicemente la sensazione di proseguire lo stesso cammino.»

Quando ci ritroviamo qualche giorno dopo, la conversazione torna naturalmente sul suo lavoro di ipnoterapeuta. Le chiedo se non sia difficile passare dal racconto alla cura. Lei sorride.

«Per me non è poi così diverso. In entrambi i casi bisogna prima ascoltare la storia dell’altro e poi raccontargli…»

Ritrovo in questa risposta qualcosa che attraversava già tutta la sua storia. Prima di raccontare, Zoubida ascolta. Prima di accompagnare, accoglie.

«Le persone arrivano spesso con una sofferenza che le supera. A volte sono angosce. A volte traumi molto antichi. Si vorrebbe andare subito verso la soluzione. Io, invece, comincio sempre lasciando loro il tempo di raccontare. Perché quando una persona si sente veramente ascoltata, qualcosa comincia già a trasformarsi.»

La sua voce si abbassa quasi impercettibilmente. Anche intorno al nostro tavolo sembra creare una sorta di calma.

«L’ipnosi non cancella nulla. Permette semplicemente di andare a ritrovare risorse che la persona possiede già. Io non curo nessuno. Accompagno ciascuno verso ciò che porta dentro di sé.»

Ripenso allora a sua nonna. A quella donna che riceveva gli abitanti di un villaggio di montagna. Ripenso anche ai bambini a cui leggeva storie, alle donne siriane, agli spettatori dei suoi spettacoli, alle persone che oggi vengono da lei per un consulto. I luoghi sono cambiati. Il gesto è rimasto lo stesso. Prendersi cura. Attraverso le parole. Attraverso la presenza. Attraverso la voce.

Le chiedo allora che cosa rappresenti oggi il suo zaino. Lei ride piano.

«È molto più leggero di prima. Eppure è molto più pieno. Contiene tutte le persone che ho incontrato. Ogni incontro mi ha regalato qualcosa. Una lingua. Una storia. Una ferita. Una gioia. Un modo diverso di guardare il mondo. Le porto con me. E quando, a mia volta, trasmetto ciò che ho ricevuto, lo zaino non diventa più pesante. Al contrario. Si alleggerisce.»

Avrei voglia di dire: lo zaino non si svuota, si riempie di ciò che ogni persona mi ha trasmesso in termini di forza, esperienza e apprendimento, ma rimanendo sempre leggero.

Rimaniamo per qualche istante in silenzio. Intorno a noi, il giardino dell’Istituto francese ritrova il suo ritmo abituale. Alcuni studenti attraversano il vialetto ridendo. Qualcuno richiude un libro. Una cameriera posa sul tavolo un vassoio di bicchieri con il tè alla menta. Guardo Zoubida. Penso a questa donna che ha vissuto tra diverse lingue, diversi Paesi, diversi mestieri. Una donna che non ha mai cercato di scegliere tra due rive, ma di costruire dei passaggi. Il suo viaggio non l’ha condotta verso un altrove. L’ha condotta verso un modo di abitare il mondo.

Ripenso allora ai primi istanti del nostro incontro. Alla sua attenzione mentre ascoltava Love Letters. Capisco finalmente che cosa mi aveva colpito ancora prima che scambiassimo qualche parola. Alcune persone danno l’impressione di aver viaggiato molto perché conoscono molti Paesi. Altre, come Zoubida, perché sanno accogliere le storie degli altri senza mai smettere di scrivere la propria.

E forse è proprio questo, in fondo, viaggiare con il proprio zaino.

Riempirlo di umanità fino a renderlo così leggero da dimenticare quasi di portarlo

Patrizia D'Antonio

Grazie all’incontro con Alberto Manzi, a cui ha dedicato la propria tesi di dottorato e di cui è stata collega, ha intrapreso la carriera di insegnante, occupandosi di sperimentazione didattica delle lingue in Italia e all’estero, prima di trasferirsi definitivamente a Parigi. Ha pubblicato, di recente, Donne con lo zaino. Vite in cammino (Elliot, 2023), basato sul blog omonimo.

Articolo precedente

Morvan, le petit Canada

Next Story

Ricordando Ana Maria